FTLV : comment les universités peuvent-elles innover ?

La crise sanitaire oblige les universités à repenser les modalités d’enseignement en formation professionnelle et continue. PowerPoint sonorisé, classe virtuelle, animation 3D, réalité virtuelle… Les pratiques évoluent et l’innovation est au cœur de ces transformations. Mais comment les universités font-elles pour innover ? L’innovation passe-t-elle toujours par le numérique ? Pour quels bénéfices et avec quels écueils ?
Retour d’expérience avec Guillaume Bourlet, Vice-Président Numérique à l’Université Paris-Est Créteil (UPEC) et Conseiller Académique de la Formation Continue dans l’Enseignement Supérieur (CAFCES) pour l’Académie de Créteil.

Bonjour Guillaume Bourlet, pouvez-vous décrire en quelques mots à quoi renvoient vos fonctions de Vice-Président Numérique et de CAFCES ? Quels liens y voyez-vous ?

Ma fonction de VP numérique consiste à porter politiquement la transformation numérique de l’UPEC sur les trois domaines de la formation, de la recherche et de la gestion.

Le rôle du CAFCES est de coordonner les actions de formation professionnelle sur les quatre universités de l’Académie de Créteil. Il s’agit d’assurer une veille technologique et réglementaire, de partager les bonnes pratiques et de représenter la formation professionnelle des universités dans différents organismes tels que Défi-Métiers, notre CARIF-OREF.

Les nouvelles pratiques hybrides, l’AFEST, le micro-learning, le gaming… nous obligent à penser la formation professionnelle de demain dans une société numérique. Cette réflexion est engagée avec les universités de l’Académie. Ensemble, nous essayons de promouvoir une vision nationale de ce que serait une rentrée hybride. Dans ce contexte, j’aime reprendre une phrase prononcée par Anne-Sophie Barthez, selon qui « l’acculturation au numérique venant du COVID, c’est la médaille du revers ». Cela veut que dire que nous devons réfléchir et agir plus vite sur ce sur quoi on s’était engagés. Plus vite nous serons acculturés à ces nouvelles modalités, meilleurs nous serons, dans une situation où la donne a complétement changé.

Dans le contexte particulier de crise sanitaire, que fait votre université [l’UPEC] en matière de numérique et de digitalisation des formations ?

Plusieurs chantiers ont été lancés simultanément, telle que la prise en compte de la fracture numérique, qui s’est traduite par la livraison de 600 ordinateurs et de 700 clés 4G pour les étudiants les plus précaires. Mais aussi, nous avons procédé à des mises à jour des infrastructures, logiciels de classes virtuelles, de matériels audiovisuels permettant la captation des cours pour les mettre à disposition en streaming ou par des podcasts. Enfin, nous avons formé les enseignants et enseignants-chercheurs à la pédagogique distancielle. Je préfère d’ailleurs parler de pédagogie distancielle plutôt que de pédagogique numérique, car le focus est mis non pas sur les outils mais sur la découverte de nouvelles postures. L’outil (numérique) n’est que le résultat de tel ou tel choix pédagogique, il n’en est pas le point de départ. Une pédagogie distancielle peut se traduire par une révision du découpage d’un cours, par la sonorisation d’un support PowerPoint, par la création de quiz, la scénarisation des processus pédagogiques maintenant l’apprenant engagé, etc. La pédagogie distancielle implique aussi de s’interroger sur de nouvelles modalités d’évaluation ou encore sur le maintien de l’interaction entre les apprenants et dans la relation enseignant-apprenant.

A l’UPEC, les enseignants et enseignants-chercheurs ont pu être accompagnés par notre Centre d’Innovation et de développement pédagogique (CIDP) qui a renforcé la mise en place d’actions de formation à la pédagogie distancielle. Ces actions ont été inscrites dans le plan général de formation. Au total, ce sont entre 10 et 20% des enseignants et enseignants-chercheurs de l’UPEC qui ont pu bénéficier d’un accompagnement par le CIDP.

Localement, c’est-à-dire dans les composantes de l’université, des personnes référentes se sont portées volontaires pour former et accompagner leurs collègues. Par exemple, à l’IUT de Sénart-Fontainebleau où j’enseigne, nous étions trois personnes disponibles pour former et avons dispensé 39 heures de formation pendant la première semaine du confinement. Les collègues qui sont venus vers nous étaient principalement des personnes pour qui la pédagogie distancielle est un champ totalement nouveau. Il s’agit essentiellement de collègues issues de disciplinaires tertiaires (RH, informatique, gestion, etc.). Nous avons proposé des accompagnements très pratiques et opérationnels (présentation de notre LMS et d’outils comme Google Meets, etc.).

Quels sont selon vous les principaux enjeux du numérique pour les établissements d’enseignement supérieur en période de crise sanitaire ? Et après ?

Les enjeux sont multiples et de nature différente. Il s’agit en effet

  • d’éviter la fracture numérique, accompagner ceux pour qui c’est compliqué, développer des applications et des objets utiles à tous (impression 3D pour les masques Décathlon, par exemple),
  • d’occuper le terrain de la robotisation, de l’intelligence artificielle, mais aussi celui de la formation à distance et, ainsi, de participer à la transformation digitale des organisations du territoire,
  • de transformer les approches pédagogiques pour enseigner à l’ère du numérique, alors que la connaissance est partout, développer la pensée critique face au foisonnement de l’information,
  • piloter les établissements par la donnée,
  • penser « sciences ouvertes » et « données ouvertes ».

Lorsque vous parlez des organisations du territoire… pensent-elle à l’université pour réaliser leur transformation digitale ? Font-elles appel à vos services ?

Ce n’est pas un réflexe pour elles, à l’origine. Mais lorsqu’on les contacte, qu’on leur présente les enjeux sociétaux, économiques et technologiques d’aujourd’hui et comment l’université peut les aider à y répondre, elles font preuve d’une écoute positive et attentive. Généralement, les échanges avec les partenaires vont bien au-delà de objectifs qu’on s’était fixés initialement, lorsqu’on a entrepris de les rencontrer. Les besoins sont là, il suffit d’aller les chercher.

Lorsque vous dites qu’il faut occuper le terrain de la robotisation et de l’intelligence artificielle, les universités en ont-elles les moyens ?

Certainement, les universités disposent de laboratoires performants. La recherche, c’est la force de l’université. A l’UPEC, plusieurs laboratoires sont spécialisés sur l’IA, mais l’IA appliquée au territoire, à la disposition des collectivités et des acteurs socio-économiques locaux. Nous disposons aussi d’une force de production pour les ressources pédagogiques et sommes capables de nous associer à des partenaires pour disposer de ressources complémentaires. Dans le cadre du projet SkillsBridge, deux organismes de formation nous ont rejoints et mettent à disposition des contenus sur étagères. En s’associant à l’université, ces organisations gagnent en visibilité et nous profitons de leur savoir-faire. C’est gagnant-gagnant !

« Penser Sciences ouvertes » est-ce que tout le monde joue le jeu ? Est-ce viable économiquement ?

Effectivement, il peut y avoir comme une injonction contradictoire entre, d’une part, le fait d’ouvrir ses données, de les rendre accessibles au plus grand nombre et, d’autre part, celui d’assurer la continuité de son business. Mais je reste convaincu qu’ouvrir ses données en mode « fair », c’est se donner de la visibilité et de la notoriété. Et cela est utile au business !

On associe souvent le numérique au concept d’innovation. Le numérique est-il toujours innovant ?

Le numérique n’est pas pour moi un objet, ni même un concept en tant que tel, c’est plutôt un adjectif qui qualifie notre société actuelle. Dans cette société numérique, les usages des outils peuvent être innovants ou pas. Si, à la rentrée 2020, il faut tenir les amphis en distanciel et qu’on réalise une captation vidéo in extenso d’un cours magistral, on n’est pas innovant. L’amphi ne sera pas plus interactif qu’il l’était avant en présentiel.

En revanche, si on intègre dans cette captation un chat en direct ou l’utilisation d’outils favorisant l’interactivité comme Beekast, Klaxoon, Wooclap, on pourra probablement innover.

C’est quoi « être innovant », selon vous ?

C’est amener un système, une organisation à adopter de nouveaux usages (nouveaux pour lui, au sens qu’ils peuvent exister ailleurs mais qu’il ne se les est pas encore appropriés).

Les universités peuvent-elle être innovantes ? Si oui, comment ?

Oui, dans les trois grands domaines que sont la formation, la recherche et la gestion administrative, les usagers sont régulièrement amenés à changer de pratiques et de posture dans la société numérique. Chaque fois que ces usagers changent, ils innovent puisqu’ils se transforment.

Il ne faut pas non plus oublier l’importance du management, de la capacité à conduire le changement qui sont des vecteurs d’innovation. Le changement doit, à mon sens, se réaliser par la base, selon un processus bottom up et non pas être organisé de manière descendante. Dans ce dernier cas de figure, les succès sont plus difficiles à atteindre, et cela implique un fort accompagnement des personnes, parce qu’elles n’ont pas été associés à la construction du changement. L’accompagnement sera moindre, si le changement est issu d’une intelligence collective.

Y a-t-il selon vous une approche différente à avoir en matière de développement numérique, selon que l’on est en formation initiale ou en formation professionnelle continue ?Si l’approche consiste à se demander ce qui change dans l’enseignement à l’ère du numérique, indépendamment des outils, alors probablement qu’il n’y a pas lieu de différentier formation initiale (FI) et formation continue (FC).

En revanche, si on pense au développement d’outils numériques pour la formation comme la simulation et les technologies immersives par exemple, il vaut mieux adresser en priorité des formations qualifiantes courtes à forte plus-value pour la formation professionnelle car ces procédés sont coûteux et nécessitent de penser un modèle économique assurant le retour sur investissement.

Tout peut-il être numérique / numérisé ?

Encore une fois, l’usage prime sur l’outil. Dans nos pratiques d’enseignants, de chercheurs, d’administratifs, on est tous amenés à réaliser au mieux notre métier. Chacun de nous va se fixer des objectifs d’amélioration, par exemple, pour un chercheur, augmenter la visibilité de son laboratoire, pour un enseignant, renforcer l’employabilité de ses étudiants, pour un administratif, optimiser les processus. Chaque fois, il va organiser son action dans la société digitale et des outils numériques ad hoc vont naturellement souvent s’imposer. Mais rien n’empêche d’organiser une séance de Design Thinking avec ses étudiants en mode projet avec post-it et tableau blanc … à condition de prendre la photo avec son smartphone à la fin 😉

Il existe de nombreux prestataires d’ingénierie pédagogique et numérique sur le marché ? Comment s’y retrouver ? Tous se valent-ils ?

Notre université est en phase de comparatif à ce sujet. Il existe différents modèles et nous allons probablement en tester plusieurs, avec différents prestataires pour chaque modèle afin de nous faire une idée précise.

Nous allons probablement digitaliser deux diplômes complets avec des prestataires qui scénarisent les ressources à leur frais puis les commercialisent pendant 2 ou 3 ans en nous rétrocédant un pourcentage de leurs recettes.

Nous allons aussi peut-être travailler avec des prestataires qui facturent la scénarisation mais nous livrent le produit digital que nous exploitons à notre guise. Sur le papier, c’est évidemment plus tentant mais c’est souvent beaucoup plus cher.

Pour certains, le bon modèle serait le recrutement d’ingénieurs pédagogiques et audiovisuels mais ce n’est pas simple.

On dit que l’ingénierie pédagogique numérique coûte très cher. A juste titre ? Comment minimiser les coûts, selon vous ?

C’est vrai, c’est très cher. L’heure de produit digital se situe dans une fourchette de 15 à 30 k€. Il faut optimiser les coûts en étant clair sur la cible et l’objectif.

Scénariser des ressources pour favoriser la classe inversée et permettre à l’enseignant, en interne, d’optimiser son temps de présence avec les étudiants pour leur apporter une forte plus-value d’accompagnateur, ce n’est pas forcément très onéreux. La sonorisation d’un diaporama et la production de quelques quiz bien pensés peuvent suffire. Il s’agit d’aider le collègue à bien se former sur ces nouveaux usages.

Si en revanche, on souhaite produire des ressources qui feront la vitrine de l’université, sur le territoire et à l’international, alors il faut investir dans des productions de contenus très pointus en relation avec la recherche permettant le retour sur investissement.

Que conseilleriez-vous aux universités qui hésitent à se lancer dans le développement de ressources numériques ? Quels atouts mettriez-vous en avant ? Quels points de vigilance ?

Ce que je nous conseille à nous 😉 : éviter l’effet gadget, partir des usages qui doivent eux-mêmes être alignés sur les objectifs collectifs et individuels.
Si on prend l’axe de la formation, c’est d’abord se demander quelles compétences, au sens de savoir-agir complexe, nos étudiants doivent acquérir et penser cette acquisition à l’ère du numérique et de l’émergence des nouveaux métiers.

Ensuite, il faut scénariser ce processus de développement des compétences en créant des situations d’apprentissage variées qui vont amener l’étudiant entre autres à utiliser des ressources numériques. Existent-t-elles ailleurs ? Doit-on les créer ? S’il le faut, pour quel objectif ? Pour quelle réutilisation ? Comment travailler ensemble pour produire ? En interne ? Avec d’autres universités ?